Cinquième dimanche de Pâques (évangile : Jn 14, 1-12)

 

Les paroles de Jésus dans l’évangile de ce jour appartiennent au « discours après la Cène » : c’est le moment où Jésus, après avoir lavé les pieds de ses disciples, leur donne en quelque sorte son testament avant les heures de sa Passion. On comprend que ces disciples aient le cœur bouleversé, mais Jésus leur apporte à ce moment même une révélation inouïe, qui se résume pour l’essentiel en trois phrases : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » ; « Celui qui m’a vu a vu le Père » ; « Je suis dans le Père et le Père est en moi ». Trois phrases d’une très grande densité, et sur lesquelles nous pouvons nous arrêter quelques instants.

D’abord cette parole : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi ». Jésus ne dit pas simplement « je vais suivre tel chemin et je vous invite à le suivre », il dit : « je suis le Chemin » ; comprenons : « je suis le Chemin vers Dieu le Père ». Et il est en même temps « la Vérité », c’est-à-dire la révélation du vrai Dieu, et « la Vie », c’est-à-dire que, malgré la Passion qui l’attend, il sera victorieux de la mort. Jésus n’est donc pas simplement un homme parmi d’autres, ni même un simple prophète, il est lui-même « le Chemin, la Vérité, la Vie ». La question peut certes surgir : mais alors, qu’en est-il de ceux et celles qui ne connaissent pas Jésus ? Rassurons-nous : ils ne sont pas exclus puisque, comme le dit une épître de saint Paul, « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés » (1 Tm 2, 4), et le concile Vatican II déclare même : « Nous devons tenir que l’Esprit-Saint donne à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal ». Mais cette offre universelle du salut est mystérieusement liée au fait qu’un homme de notre histoire s’est lui-même révélé comme « le Chemin, la Vérité, la Vie » : voilà la bonne nouvelle que Jésus a donnée à ses disciples avant de quitter ce monde. Quel réconfort, quelle consolation pour ceux qui ont bénéficié de cette annonce au long des siècles ! Rappelons-nous saint Augustin, dont on a récemment parlé à l’occasion du voyage du pape en Algérie ; Augustin, au 4e siècle, avait été très marqué par la lecture d’ouvrages philosophiques qui lui avaient donné le sens du divin, ou qui, comme il dit, lui avaient fait connaître la « patrie » vers laquelle il devait tendre ; mais, ajoutait-il, ces ouvrages ne lui avaient pas appris le « chemin » qui conduit à cette patrie ; or Jésus, lui, s’était justement révélé comme ce chemin vers le Père.

Les disciples eux-mêmes ont eu du mal à comprendre une telle révélation. C’est ce qui ressort de la demande de l’apôtre Philippe : « Seigneur, montre-nous le Père ». Alors même que Jésus a dit « Je suis le Chemin », Philippe croit qu’il faut en quelque sorte dépasser Jésus pour trouver le Père. Mais c’est justement pour lui répondre que Jésus prononce cette deuxième parole : « Celui qui m’a vu a vu le Père. » Philippe, certes, avait compris que Jésus menait à Dieu le Père, mais, alors même qu’il avait tant cheminé avec Jésus, il ne réalisait toujours pas que c’est justement en voyant Jésus en vérité qu’on voit le Père. Naturellement, on peut aussi voir Jésus sans voir le Père, et beaucoup de contemporains de Jésus étaient dans cette situation – en particulier les adversaires de Jésus, qui voyaient simplement en lui un homme et n’allaient pas plus loin… Mais voir Jésus en vérité, c’est le voir avec les yeux de la foi, c’est reconnaître que, dans son humanité même, il est le visage de Dieu parmi nous, ou, si l’on préfère, la parfaite icône de Dieu. Voilà qui ébranle nos représentations spontanées du divin. Beaucoup, en notre monde, sont certes habités par une quête de l’Absolu, mais s’imaginent qu’ils s’approcheront d’autant plus de cet Absolu qu’ils se seront davantage éloignés de l’humain. Nous-mêmes, peut-être, rêverions parfois d’un « spirituel pur », d’une expérience de Dieu d’autant plus sublime qu’elle laisserait loin derrière elle tout ce qui a trait à l’humain. Or Jésus nous dit « Celui qui m’a vu a vu le Père. » Il n’y a pas à contourner l’humanité de Jésus pour voir le Père, c’est au contraire à travers son humanité même que Jésus nous révèle le vrai visage de Dieu.

C’est ce qui ressort de cette troisième parole : « je suis dans le Père et le Père est en moi. » Les théologiens se sont appuyés sur cette parole pour méditer sur ce qu’ils ont appelé la « périchorèse » ou la « circumincession », c’est-à-dire la manière dont chaque Personne de la Trinité est intérieurement présente aux deux autres. Mais la parole de Jésus doit d’abord s’entendre à la lumière de ce qui suit : « les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même ; le Père qui demeure en moi fait ses propres œuvres. » Autrement dit les paroles que prononce Jésus sont inspirées par le Père, et ses actes sont les œuvres mêmes de Dieu. C’est donc bien à travers ces paroles et ces actes que Jésus se révèle, dans son humanité même, comme la parfaite Image de Dieu, en sorte que voir Jésus en vérité c’est voir le Père.

Telle est la magnifique révélation que Jésus transmet à ses disciples au moment où il s’apprête à quitter ce monde. Et cette révélation s’accompagne d’une immense promesse : « celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais. Il en fera même de plus grandes, puisque je pars vers le Père. » Jésus va quitter ce monde, mais c’est vers son Père qu’il s’en va, et son départ est en réalité ce qui va rendre possible les œuvres des disciples, promises à une fécondité plus grande encore que ses propres œuvres. C’est de ces œuvres que témoignent les récits des Actes des apôtres que nous entendons tout au long de ce temps pascal. C’est à de telles œuvres que nous sommes aujourd’hui encore appelés. Qu’il nous soit donné de croire vraiment en Celui qui est « le Chemin, la Vérité, la Vie ». Puissent nos paroles et nos actes manifester la fécondité de la Parole de Dieu et de ce qu’elle accomplit au cœur même de notre monde.

 

Michel Fédou sj, 2-3 mai 2026