Homélie du dimanche 27 septembre 2026 – B. Willemaers

« S’étant repenti, il y alla » (Mt 21, 28-32)

La liturgie nous réserve parfois des atterrissages un peu rudes. Après deux jours de joie et d’unité autour du pape Léon, nous revoici plongés dans les débats entre Jésus, les pharisiens, les prêtres, les anciens. Et pour la troisième semaine, Jésus essaie de faire comprendre quelque chose de la bonté et de la miséricorde du Père à travers une parabole. Il y a deux semaines, c’était la parabole du serviteur à la dette pardonnée, offerte au pharisien Simon. La semaine dernière, les ouvriers de la dernière heure. Cette semaine, les deux fils, l’un qui dit oui, l’autre qui dit non. Toutes ces paraboles ont un point commun : elles traitent tous du pardon et du salut offerts à tous, même à ceux qui semblent l’avoir moins mérité. Elles parlent aussi de la réaction des « justes » face à cet amour de Dieu. Jésus insiste parce que c’est un point crucial.

Rien de nouveau : vous avez bien compris que c’est la question qui agitait Ezéchiel, des siècles avant Jésus. C’est le ressort des débats entre Jésus et les pharisiens. Plus tard, ce seront les disputes de l’Eglise primitive, entre les chrétiens issus du judaïsme et les anciens païens. Et nous sentons bien que le sentiment qui nous porte à croire que nous avons acquis des droits sur Dieu par nos bonnes actions. Qui n’a pas pensé qu’il aurait bien mérité une bonne place à la Concorde hier, qu’on lui devait bien ça ? Alors, si Jésus insiste, penchons-nous une fois encore sur la parabole.

Ou plutôt sur un point, celui qui nous intéresse le plus : le moment où le premier fils, celui qui a dit « non », se repent et va au travail. C’est un point clé pour nous à deux titres. La première raison est que nous sommes tous appelés à nous convertir, jour après jour. Nous savons bien que nous ne sommes pas parfaits. La seconde raison est que nous sommes tous aussi missionnaires, à la suite du Christ, et qu’il est bon de nous demander ce qui peut pousser quelqu’un à se tourner, ou se re-tourner, vers le Christ. La parabole ne nous donne pas beaucoup d’éléments. Est-ce le sens du devoir ? La peur de chagriner son père ? Nous pouvons aller plus loin en nous laissant inspirer par la lettre de Paul.

Paul commence avec des choses simples, que nous pouvons vivre et expérimenter au quotidien dans nos familles et communautés. Des choses simples mais certainement pas des choses faciles… La compassion, la tendresse, l’absence d’intrigues, l’humilité, le réconfort mutuel. Des choses vraiment pas faciles mais qu’en même temps nous connaissons bien. Et puis, brutalement, Paul nous dit qu’il nous faut adopter les dispositions du Christ. Et, pour s’expliquer, il nous place devant toute l’histoire du Salut : l’amour d’un Dieu qui se fait homme pour nous rejoindre, qui va jusqu’à la mort pour nous et puis qui est exalté, ressuscité, nous ouvrant la voie de la vie. Le contraste est un peu vertigineux. Et pourtant, c’est dans la contemplation même de ces mystères que nous pouvons nous laissons retourner par Dieu.

Dans la réalisation de son amour d’abord. Notre Dieu a laissé de côté sa puissance et sa gloire pour nous rejoindre. Les mots qu’ils emploient sont les nôtres, comme ces paraboles qui nous parlent au cœur. Sur son visage, nous pouvons reconnaitre nos sentiments. Il est venu chercher, mendier notre amour sans vouloir nous brusquer ou nous contraindre. Devant cet abaissement, comment ne pas éprouver émerveillement et gratitude ? Comment ne pas vouloir répondre par amour ? Comment ne pas nous laisser retourner, à l’instar du premier fils ?

Dans cet abaissement, un deuxième point se cache : nous ne sommes jamais trop petits, trop loin pour Dieu. S’il s’est fait proche du nous, va-t-il interrompre sa descente vertigineuse pour s’arrêter aux « gens bien », aux justes, aux premiers de classe ? Non, il ne fait pas les choses à moitié, c’est aux plus faibles, aux plus perdus qu’il s’adresse en priorité : pécheurs, publicains et prostituées comme nous le dit Jésus. Dans Dieu qui se fait petit, nous avons la certitude qu’il est possible de nous laisser approcher par Dieu, même là où nous sentons indignes, moches, dans ces recoins que nous voudrions garder à l’ombre. Notre chemin de conversion peut commencer là et c’est déjà dans ces lieux sombres que Dieu vient nous chercher, nous accompagner.

Mais Dieu fait bien plus que nous rejoindre et nous accompagner. Avec la résurrection du Christ, il nous offre la promesse d’un futur avec lui. Nos chemins peuvent aller quelque part, bien au-delà de ce que nous espérions. Si nous tournons le dos à la vigne, au Père, où allons-nous vraiment ? Si nous marchons avec le Christ au contraire, la vie nous est promise ! Mais, peut-être, pour entendre cette promesse, pour réaliser que le plus beau est devant, faut-il que nous ayons pris conscience des blessures, des manques en nous qui attendent le salut. Peut-être faut-il que nous nous soyons reconnus parmi les rangs des pécheurs.

En nous plaçant devant le mystère du Christ, Jésus nous offre un parcours de conversion : nous laisser travailler par la gratitude devant l’amour déraisonnable de Dieu pour nous. Nous laisser rejoindre par lui, le laisser être présent dans nos vies, aussi indignes que nous puissions nous sentir. Et surtout, surtout, laisser vibrer en nous la promesse de vie qu’il nous fait.

Et si nous vivons de la gratitude, du sentiment de sa présence et de l’espérance, peut-être pourrons-nous les partager avec ceux qui en ont encore plus besoin que nous. Amen.