Au quotidien, à Beyrouth, les choses ne sont pas simples. Nous vivons dans l’appréhension des bombardements. Ils sont de deux sortes : d’une part des bombardements parfois massifs sur des bâtiments liés au Hezbollah ou ses alliés (permanences du parti, dépôts d’armes, banques du parti…). C’est essentiellement dans la banlieue sud de la capitale, tout près de l’aéroport. L’armée israélienne, comme elle l’a fait à Gaza, envoie quelque temps avant, un message sur les réseaux sociaux pour annoncer le lieu des bombardements à venir. S’ensuit évidemment une panique des habitants de la région pour fuir le lieu, parfois au cœur de la nuit.

D’autre part, il y a les frappes ciblées qui, elles, ne font pas l’objet d’annonce préalable afin de garder l’effet de surprise et atteindre leur cible. Elles visent des personnes recherchées par Israël, souvent des cadres du parti ou des soutiens iraniens ou palestiniens, qui se cachent dans des immeubles, des hôtels… La frappe est très précise sur un étage, un appartement, voire une voiture ou des personnes dans la rue. Cela peut arriver n’importe où. D’autant que la population chiite a quitté le sud du Liban et la banlieue sud de Beyrouth pour trouver refuge dans d’autres régions du pays. Et avec eux, parmi eux, des militants et cadres du parti qui essayent d’échapper à l’armée israélienne. Il n’y a désormais nul endroit où la sécurité semble vraiment assurée. C’est ainsi que nous avons eu des bombardements dans le quartier qui jouxte le lieu où se situe la résidence jésuite. À quelques centaines de mètres. Bruits étourdissants.

La population est fatiguée psychologiquement. On parle souvent de résilience, mais celle-ci semble voir ses limites. Je sens que beaucoup sont sur les nerfs et n’ont pas beaucoup de capacité de supporter une situation sans perspective de résolution. Le pays doit faire face à un exode intérieur de plus de 800.000 déplacés, essentiellement du sud du pays et du sud de Beyrouth. C’est énorme. Et l’État libanais a bien du mal à faire face à cette situation. Beyrouth est saturé, et l’État essaye de conduire les déplacés qui n’ont pas trouvé asile auprès de leur famille ou dans des locations vers des régions plus au nord du pays. S’ajoutent à cela les risques de tensions communautaires. Certains villages qui par le passé avaient accueilli les réfugiés chiites du sud, ne veulent plus recommencer aujourd’hui. Ils craignent l’infiltration de membres du Hezbollah chez eux et ne veulent plus faire d’effort pour un groupe qu’ils considèrent responsables du nouvel embrasement. En fait, Israël et le Hezbollah sont les deux faces d’une même logique qui veut se débarrasser de l’autre.

A la résidence jésuite, dans les locaux près de l’église St-Joseph, le JRS (Service jésuite des réfugiés) accueille environ 180 déplacés, essentiellement du personnel de maison, hommes, femmes et enfants. Ils sont originaires du Soudan, du Darfour, d’Éthiopie, et sont rattrapés par la guerre qu’ils avaient laissée en quittant leurs pays. Personne ne s’occupe d’eux. Délaissés parmi les délaissés, ils ont trouvé là un lieu d’accueil pour dormir et manger. Mais pour combien de temps ?

Dans cette situation, l’Université saint-Joseph (environ 12.000 étudiants, avec toutes les principales disciplines universitaires), université francophone fondée par les jésuites il y a 151 ans, et le réseau hospitalier Hôtel-Dieu de France sous la responsabilité de l’USJ, essayent de continuer leur mission. Nous essayons de nous adapter en fonction de l’évolution de la situation dans les différentes régions du pays. L’USJ a cinq campus à Beyrouth, trois en région (Saïda au sud, Zahlé dans la Békaa et Tripoli au nord). A cela il faut ajouter un campus à Dubaï et l’USJ-Côte d’Ivoire à Abidjan. Au-delà des enjeux sécuritaires et humanitaires actuels, c’est l’avenir économique et financier de ces institutions qui est source d’inquiétude. L’Université s’appuie essentiellement sur les frais de scolarités pour vivre. Une telle crise risque de mettre en grande difficulté l’équilibre financier déjà fragile. Pourtant, l’Université doit poursuivre sa mission. C’est une très belle institution qui, avec le réseau hospitalier, rend un grand service au pays. Cela vaut la peine de se battre pour cela. Si le système éducatif et universitaire vient à s’effondrer, c’est le Liban qui sera définitivement emporté dans le chaos. Il nous faut développer les aides extérieures et la recherche de fonds (fundraising) pour que l’Université puisse, à l’instar des universités anglo-saxonnes, avoir un fondement financier solide qui lui permette, grâce à ses amis, de tenir malgré les tempêtes comme celles que nous traversons. C’est un travail de longue haleine qui n’est pas facile de mener quand l’urgence sécuritaire s’impose à nous. Voilà près de trois mois que j’ai commencé cette nouvelle mission. Quel baptême du feu ! Je me sens solidaire des « joies et des espoirs, des tristesses et des angoisses » des habitants du Pays du cèdre, et je suis touché par toutes les marques de sympathie et de soutien que nous recevons. C’est vraiment précieux. Le 19 mars, nous fêtons la St-Joseph, patron de l’Université. Moment où la communauté universitaire se rassemble autour de ses fondements. St-Joseph a su prendre soin de la vie du fils de Dieu. Nous croyons qu’il continuera à veiller sur son université.

                                                           François Boëdec, sj
Recteur de l’Université St Joseph de Beyrouth
Président du réseau hospitalier Hôtel-Dieu de France