Jeudi Saint 2021 – Office de la Cène et du lavement des pieds

Retrouvez l’homélie du Père Rousselot sur l’enregistrement de l’office par la Radio RCF, présente avec nous pendant toute la Semaine Sainte.

Lancer le lecteur ci-dessous et pour aller directement à l’homélie, placer votre curseur directement à la minute 25:21.

Ci-après, le texte de la lettre sur laquelle le Père a basé son homélie:

Je crois qu’il existe un autre monde où il y a une table

« Ma chère, bien chère Maman ! Je n’ai jamais été un bon fils. J’ai attiré la honte sur toi et sur notre famille. J’espère que tu me pardonnes. Je suis sur le point de mourir. Tu m’as donné une bonne éducation. Tu m’as nourri et tu m’as aimé. Et en récompense, qu’ai-je fait ? J’ai écrit sur les murs des mots hostiles au gouvernement, ce qui m’a valu d’être condamné à la prison à perpétuité. La prison à vie alors que je n’avais que 18 ans. Tu m’avais élevé pour un meilleur destin. Pardonne-moi, je t’en prie.

Maintenant j’ai 31 ans et je n’atteindrai pas l’âge de 33 ans, car j’ai un cancer des intestins et les gardiens ne voudront pas payer l’opération. Au lieu d’être au fond de la mine, je surveille des caisses et ses outils rouillés, dans une petite remise. Je vomis tout le temps. Je ne vois jamais personne, mais au moins je peux contempler le désert et le sable soufflé par le vent. Pendant 8 ans, je n’ai pas vu la lumière du jour. Du baraquement, je devais entrer directement par un tunnel dans la mine pour y travailler. Une chambre, un corridor et une fosse : le monde se limitait pour moi à cet espace. Maintenant le monde s’est élargi mais il va s’achever.

Ma situation est sans espoir. J’ai réfléchi longtemps et pleuré amèrement sur les choses que je n’ai jamais faites et que je ne ferais jamais. Je n’ai jamais embrassé une femme. Je n’ai jamais rien eu en propre, même pas une brosse à dents. Je n’ai jamais gagné d’argent, ni mangé un bon repas, ni fabriqué un cerf-volant pour un enfant émerveillé. Mais plus important encore : je ne t’ai jamais dit combien je me sentais redevable envers toi et combien je regrettais de t’avoir causé un tel chagrin.

Je suis arrivé à une double conclusion. La première est que ce monde n’est pas le seul monde. Je n’arrive pas à croire que je sois venu au monde par le miracle de la naissance pour mener une telle vie, puis disparaître définitivement. Je crois qu’il existe un autre monde où il y a une table à laquelle je pourrais m’asseoir, boire les meilleurs vins, manger à satiété, me lier d’amitié avec qui me plaît, parler sans crainte et ne pas avoir une sirène qui hurle chaque demi-heure .

Je crois également qu’il y a quelqu’un qui est assis à la tête de cette table. Un jeune prisonnier m’a parlé de quelqu’un qui a dit : « mon joug est aisé et mon fardeau léger. » Je ne sais pas ce que cela signifie. Mais tout ce que je peux dire, c’est que lorsque j’ai entendu ces mots, j’ai senti un soulagement et la conviction que ma mort n’était pas définitive et que ma vie n’avait pas été vaine.

Maman, avant de mourir, laisse-moi t’adresser une demande : découvre qui a prononcé ces mots pour que je puisse m’asseoir à table avec lui dans l’autre monde. »

Cette lettre date d’il y a 20 ans et fut communiquée de première main à la Communauté Saint-François-Xavier.

Père Nicolas Rousselot sj

Chapelain de St Ignace