Homélie de N. Rousselot : Voici l’Agneau de Dieu, dimanche 18 janvier 26
Il y a quelques années, je me rappelle avoir entendu des enfants commenter cet évangile. C’était très intéressant. Contre toute attente, ils avaient dans le texte repéré 2 animaux, la colombe et l’agneau en disant : « ce sont les 2 animaux les plus doux de la terre ». Oh que les enfants peuvent être intelligents spirituellement. Ainsi, depuis, quand j’essaie m’imaginer qui est Dieu, je me rappelle l’image de la colombe pour l’Esprit et l’image de l’agneau pour Jésus le Fils.
Nous allons nous arrêter spécialement sur ce que représente l’agneau. C’est très important car c’est la phrase choisie par Jean le baptiste, c’est la phrase choisie dans tout l’Ancien Testament qui explique le mieux l’identité de Jésus. De fait, dans nos liturgies, nous disons la phrase de Jean Baptiste 4 fois. 3 fois : « Agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde, prends pitié de nous (ou donne-nous la paix). Et une 4ème fois lorsque le prêtre dit en montrant le calice et l’hostie rompue : « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde ». Et je souhaite m’arrêter sur cette expression car finalement elle est plus complexe qu’on ne l’imagine. Elle est sursaturée de sens.
Derrière l’expression telle que Jean l’a dite, on peut même déceler 3 couches de sens. Je vais les reprendre brièvement, ceci pour nous faire entrer dans la profondeur des phrases que nous prononçons.
1- Les biblistes nous apprennent que l’image de l’agneau est très ancienne, et qu’il faut remonter au temps des ancêtres des hébreux qui avant le séjour en Égypte, étaient des nomades, des migrants. Ils allaient de transhumance en transhumance avec leur troupeau. À la première lune de printemps, il célébrait une fête (la première lune était toujours une période critique pour les brebis qui mettaient bas). On choisissait un agneau sans tache, sans défaut. On le gardait dans la famille pendant quelques jours, comme si on s’identifiait à lui, puis on le sacrifiait, en répandant son sang sur les tentes et autour du camp, comme pour éloigner les mauvais esprits, dans le but d’être protégé.
Et quand le peuple hébreu s’est installé en Égypte, les hébreux ont continué à faire ce rite, plutôt païen. Ce qui nous étonne, mais c’est bien sa manière, c’est que Dieu, par l’intermédiaire de Moïse, a choisi de se servir de cette fête de berger, de ce langage pour faire comprendre l’alliance : « vous allez mettre le sang de l’agneau sur le linteau de vos portes. Je vais passer pour vous protéger, et je vous libérerai de ce pays de mort ». Le soir de la Pâque, les hébreux mangeront cet agneau pur, innocent, sans tâche.
2- Quelques siècles plus tard, au moment où le peuple d’Israël est cette fois-ci en exil à Babylone, ils continuent bien sûr de faire ce rite de l’agneau, mais grâce à la langue du pays, l’araméen, ils trouvent un nouveau sens au mot « agneau ». En effet, dans la langue araméenne, le mot « agneau » veut dire aussi « serviteur » et même « enfant ». Le prophète Isaïe va s’emparer de cette image pour évoquer ce mystérieux serviteur souffrant qui vient de la part de Dieu : il est, dit-il, « comme un agneau docile qu’on mène à l’abattoir, il n’ouvre pas la bouche (l’agneau est paraît-il le seul animal qui ne crie pas devant la mort lorsqu’il la sent venir) ». Avec cette idée neuve, vient l’idée centrale qu’un messie pur sans tache va venir de Dieu pour nous sauver, nous protéger comme un serviteur en portant sur lui nos péchés
3- Mais il faut aller plus loin encore et découvrir une 3ème couche de sens. Quelques siècles plus tard, au temps de Jésus, les récits d’apocalypses dans le milieu juif populaire où on essaie de comprendre comme en rêve ce que Dieu va nous apporter, ces récits parlent d’un « agneau royal ». Les auteurs étaient pleins d’imagination, ils imaginaient un agneau mais sur qui poussent des cornes de bélier, pour défendre le troupeau. C’était, tenez vous bien, un agneau qui défendait le troupeau. Dans le livre de l’Apocalypse, à la fin de notre bible, on verra cet agneau immolé, donc étendu par terre, et pourtant debout, victorieux. Une image irreprésentable.
En conclusion, nous comprenons maintenant mieux la densité de la parole de Jean-Baptiste lorsqu’il voit venir Jésus en disant « il est l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ». En jouant sur la métaphore de l’agneau pascal et la figure du serviteur souffrant d’Isaïe, il annonce d’emblée la mort à venir de Jésus avec la bonne nouvelle de libération qui viendra avec. Cette phrase est très importante, c’est pourquoi nous la disons avant de communier. Nous sommes comme les hébreux au moment de Pâque. Nous mangeons l’agneau qui va nous donner l’énergie de traverser la Mer Rouge, de traverser la mort. IL est infiniment doux mais à chaque eucharistie, il est aussi très fort : il enlève les péchés du monde. Il célèbre sa victoire sur le mal en nous mettant debout.
Dans l’Apocalypse, Jean dira que les disciples sont « les compagnons de l’agneau » : nous « suivons l’agneau partout où il va ». Dans les Évangiles, Jésus dira que nous vivons dans le monde comme des agneaux au milieu des loups. Nous sommes invités à être des doux dans un monde souvent dur. Nous devons écouter mais nous devons aussi parler et agir, à temps comme à contre temps : être des gens courageux, pleins de discernement, refusant toute injustice. Des agneaux mais pas des « gigots ». Gardons cette image de l’Agneau qu’on retrouve dans l’Apocalypse mais qui est certainement l’image que Jean Baptiste a au cœur : un agneau sur qui ont poussé des cornes de jeune bélier. Il est doux et il est aussi très fort. Cette image nous fait entrer une fois encore dans les grands paradoxes : nous suivons un Dieu à la fois juste et bon, juge et miséricordieux, Tout Autre et Tout Proche, Tout Puissant et Mendiant d’Amour. Très doux et très fort.
Homélie de la pasteure Sophie Ollier
Si nous sommes rassemblés aujourd’hui, venant d’Églises différentes, de parcours différents, de sensibilités différentes, c’est parce qu’une même parole nous a rejoints, que nous avons chanté d’ailleurs au tout début de cette messe : l’appel à passer des ténèbres à la lumière, l’appel à la même espérance, l’appel à être témoins du Christ. Nous ne portons pas tous les mêmes accents, nous ne prions pas toujours avec les mêmes mots, mais nous partageons cet appel à être témoins. Témoins parfois assurés, parfois hésitants, parfois silencieux, mais témoins tout de même d’une lumière qui nous a rejoints un jour. Et justement, le texte de Jean que nous avons lu nous rappelle que le témoignage précède les frontières confessionnelles. Avant qu’il y ait des Églises, il y a un homme qui dit simplement : « Voici l’Agneau de Dieu. » Et peut-être que notre unité commence là, dans ce geste commun.
L’Évangile ne nous donne pas une théorie du témoignage, il nous montre un homme qui le devient. Jean-Baptiste commence par dire : « Moi, je ne le connaissais pas. » Parole étonnante : le premier témoin reconnaît son ignorance. Il ne parle pas depuis une forteresse de certitudes, mais depuis un chemin. Le témoin n’est pas celui qui sait tout, il est celui qui apprend à regarder.
L’évangéliste le dit avec finesse. Il y a d’abord le regard simple qui se pose, puis le regard étonné qui contemple, enfin le regard qui reconnaît et comprend. Oui, 3 verbes différents sont employés dans ce texte, en grec, pour parler de ce que Jean-Baptiste voit ! Jean-Baptiste voit Jésus venir vers lui, il contemple l’Esprit descendre et demeurer sur lui, et peu à peu il comprend et peut dire : « Celui-ci est le Fils de Dieu. » On comprend alors que le témoignage naît d’un déplacement intérieur.
Et il commence ainsi : « Voici l’Agneau de Dieu. » Tout tient dans ce geste. Jean ne dit pas : regardez-moi. Il dit : tournez-vous vers lui. Le témoin n’attire pas la lumière sur lui, il l’oriente vers un autre.
C’est une parole essentielle pour nos Églises et pour notre monde. Le texte biblique montre que Jean-Baptiste ne commence pas par une doctrine, mais par une rencontre concrète. Il voit, il perçoit un signe, et seulement alors il parle. Le témoignage naît alors d’un événement vécu.
Dans un temps où on cherche à se rendre visible, à se montrer, dans un élan individualiste, l’Évangile place au centre un homme qui accepte de s’effacer. Être témoin du Christ, ce n’est pas défendre une religion comme une marque. Ce n’est pas réciter un catéchisme. Ce n’est pas protéger un dogme. C’est ouvrir un chemin où la lumière n’est pas mise sur nous ou nos confessions, mais sur le Christ. Et je crois que notre monde a besoin de ce déplacement, de sortir de ce « moi je, moi d’abord ».
Je me dis parfois que nous confondons témoignage et réseaux sociaux : sur les écrans on ajoute des filtres pour paraître mieux, avec l’Évangile on enlève les filtres pour être plus vrais. Le témoin, ce n’est pas une version améliorée de lui-même, c’est quelqu’un d’assez simple pour laisser passer la lumière.
Être témoin, c’est dire ce que la rencontre du Christ a fait dans nos vies : un pardon reçu, une espérance relevée, un regard transformé. Chacun et chacune trouve ensuite le lieu où il se sent nourri et accompagné, le lieu où sa relation à Dieu, aux autres et au monde devient plus belle et ainsi devient porteur d’une vie offerte.
Dorothée Sölle, théologienne allemande, l’écrit avec force : « Croire, c’est résister à ce qui détruit la vie » (Mystique et résistance. Du cri silencieux).
Le témoignage chrétien n’est donc pas d’abord un discours religieux, mais un acte pour la vie. Nous témoignons du Christ chaque fois que nous choisissons la paix plutôt que la violence, la solidarité plutôt que l’indifférence, l’accueil plutôt que le rejet.
Et cette parole rejoint notre actualité. Quand la guerre s’installe, quand des peuples sont broyés, quand la terre elle-même gémit, le témoin du Christ ne peut se contenter de mots pieux. Il est appelé à désigner l’Agneau, à désigner ce qui est Lumière pour ce monde.
Témoigner aujourd’hui, c’est apprendre à regarder autrement notre monde et révéler les lieux d’espérance plutôt que de pointer les lieux d’obscurité. À la manière de Jean-Baptiste qui dit : « Moi, j’ai vu, et je rends témoignage : c’est lui le Fils de Dieu », le croyant parle de ce qu’il a réellement perçu, pour sa vie, de l’œuvre du Christ, et partant de là il apporte un regard qui espère, un regard qui relève, et cela ne dépend pas de notre chapelle, mais de notre témoignage personnel de la rencontre avec le Christ vivant. Jean-Baptiste ouvre un espace par son témoignage, il ouvre un chemin, et nous pouvons faire de même.
Cela prend une couleur particulière dans cette semaine de prière pour l’unité. Aucune de nos Églises ne peut dire : le Christ m’appartient. Nous sommes appelés à devenir ensemble des voix qui disent : « Voici l’Agneau de Dieu. », voici où se trouve de la lumière, de la vie, de l’espérance. L’unité ne naît pas quand l’une de nos Eglises gagne sur l’autre, mais quand toutes regardent vers le même Seigneur. Et les siècles nous montrent bien que cela peut prendre du temps, mais nous pouvons le faire !
Le chemin de Jean-Baptiste est progressif : il voit d’abord, il s’étonne ensuite, il comprend enfin. Nos vocations naissent de la même manière, à partir d’événements très concrets : une parole biblique, un visage, un engagement, une communauté, un partage. Nous passons, nous aussi, par ces trois manières de voir : le regard simple du quotidien, le regard étonné qui refuse de s’habituer à l’injustice, et le regard qui reconnaît la présence du Christ au cœur du réel.
Témoigner, ce n’est pas répéter des formules, mais raconter comment l’Évangile travaille nos vies. C’est dire : voilà ce que j’ai vu de la bonté de Dieu ; voilà comment le Christ m’a appris à pardonner ; voilà comment l’Esprit m’a donné du courage. Le témoin parle à la première personne parce que la foi est une histoire vécue.
L’Esprit que Jean voit demeurer sur Jésus nous rappelle que Dieu agit au-delà de nos cadres. Il précède nos institutions, traverse nos différences, travaille le monde avant nos discours. Cela nous rend modestes et confiants : modestes, parce que nous ne possédons pas Dieu et confiants, parce que la lumière est déjà à l’œuvre.
Frères et sœurs, nous sommes appelés à cette même vocation : non à défendre une religion, mais à désigner une présence, non à imposer un système, mais à partager une espérance, non à parler à la place du Christ, mais à laisser sa voix passer à travers nos vies.
Notre monde n’a pas besoin de chrétiens qui crient plus fort, mais de témoins qui regardent plus loin. Il n’a pas besoin de frontières religieuses mieux gardées, mais de ponts plus audacieux. Il n’a pas besoin de certitudes en béton, mais d’espérance qui met en marche et qui pointe les zones de lumière et de vie dans notre monde, qui pointe vers le Christ vivant.
Alors que notre foi et notre témoignage ne soit pas un drapeau, mais un pain partagé. Que notre témoignage ne soit pas une arme, mais une lumière. Que notre témoignage ne soit pas un discours, mais une manière de vivre.
Et, surtout, que la JOIE de l’Évangile nous mette en route, ensemble !
Amen.
Pasteure Sophie Ollier – Eglise Protestante Unie de Pentemont-Luxembourg
PRIÈRE UNIVERSELLE 18 JANVIER 26
(célébrant) Père nous nous mettons sous ton regard et nous implorons ta grâce, en ton Fils crucifié et ressuscité :
En cette semaine de prière pour l’unité des chrétiens, nous te bénissons pour les bonnes relations fraternelles que nous entretenons avec l’église protestante voisine de Pentemont – Luxembourg. Donne à nos communautés respectives d’avancer dans l’estime réciproque. Qu’elles partagent encore plus ta Parole, qu’elles soient un signe très humble de la prière du Christ, le soir du Jeudi Saint : « Père : que tous soient Un ! »
En cette semaine de prière, nous ne pouvons pas ne pas mentionner les rencontres œcuméniques de Taizé qui ont eu lieu entre Noël et le jour de l’an. Le pari fut risqué d’inviter à la maison 15000 jeunes et de les réunir tous comme frères et sœurs, pendant 4 jours. Mais le pari fut gagné, par ta grâce. Que cette rencontre européenne soit un pas de plus pour que nous avancions chacun, dans la foi et l’espérance. Nous te prions Seigneur
Nous ne pouvons achever notre prière universelle sans tourner nos cœurs vers les foules qui manifestent en Iran ; pour les 12000 victimes massacrées au nom de Dieu et de la patrie. Pour les familles endeuillées et pour l’issue de cette révolution populaire, nous te prions intensément Seigneur
(célébrant) Père, nous croyons et nous espérons que notre unité chrétienne se fera pas à pas. Nous mettons notre confiance en ton Fils qui vient nous visiter en cette eucharistie, Dieu vivant pour les siècles des siècles. Amen