Homélie du dimanche 16 mars 2025 – Saint Ignace
Luc 9, 28 Transfiguration
Au milieu de la vie publique de Jésus, cette scène extraordinaire, anticipation de la Croix et surtout de la Gloire.
Soudain l’humanité de Jésus, qui était semblable à l’humanité ordinaire (mis à part, bien sûr, des dons exceptionnels de guérisseur et d’orateur : « Jamais homme n’a parlé comme cet homme ![1] ») ; soudain, l’humanité de Jésus, devient incandescente aux yeux de Pierre, Jacques et Jean, les trois disciples privilégiés que Jésus a emmenés avec lui au sommet du mont Thabor.
La montagne du Thabor : une des trois montagnes symboliques qui jalonnent l’itinéraire palestinien de Jésus.
La première montagne, ç’avait été la montagne de la tentation, du face à face avec Satan : Jésus avait été tenté de mettre en doute la parole qu’il venait d’entendre lors de son baptême : « Voici mon fils, en qui j’ai mis tout mon amour ». C’est cette parole, cette énorme consolation, qui a porté Jésus tout au long de sa vie publique.
La troisième montagne, lieu de tentation, elle aussi, ce sera Gethsémani, le Mont des Oliviers, la montagne où Jésus montera de nuit avec les mêmes Pierre, Jacques et Jean ; la montagne où le Père, cette fois, restera silencieux ; la montagne où Jésus pourrait se croire fils abandonné.
Entre ces deux montagnes, le Thabor, lieu de consolation et de confirmation, où retentit la même parole proférée par le Père lors du baptême de Jésus : « Voici mon Fils, que j’ai choisi, écoutez-le ! ».
C’est une parole pour Jésus, pour sa consolation, pour son encouragement.
C’est surtout une parole pour les disciples, pour les préparer au terrible traumatisme que sera pour eux la fin misérable de leur idole, de leur Messie. La Passion du Fils, son échec, ils ne voulaient pas en entendre parler, alors même qu’il devenait chaque jour plus prévisible. Voici que cet échec, ils en entendent parler ici, au Thabor, et pas par n’importe qui, par Moïse et Elie, les deux plus grands prophètes d’Israël.
Pour les disciples, donc, ce sont des paroles à entendre. Des paroles, mais surtout, d’abord, ce qu’ils retiendront surtout : une vision. Littéralement, un éblouissement : blancheur éclatante, tellement éclatante qu’elle aveugle, elle vire à la nuit obscure.
Alors, il n’y a plus rien à voir, mais seulement à écouter : « C’est mon Fils, mon Elu, écoutez-le ! »
Nous aussi, nous sommes dans la nuit obscure, cette lumière aveuglante, dont parlent saint Jean de la Croix et les grands amis de Dieu. La nuit obscure, ce n’est pas nécessairement quelque chose de dramatique, un pandemonium, un déchaînement de diableries et de visions d’épouvante, comme dans les tentations de saint Antoine racontées par saint Athanase au IVe siècle et par Gustave Flaubert au XIXe.
La nuit obscure, la nuit privée d’étoiles (Thomas Merton), elle n’a rien de dramatique en soi, c’est, tout simplement, la nuit de la foi, la nuit qu’est la foi.
Car la foi est épreuve de la nuit. La foi commune, la foi ordinaire commence quand on ne voit plus, quand on ne sait pas. Abraham, quand il a obéi à la parole entendue sans savoir d’où elle venait, quand il s’est mis en route pour une destination inconnue (« le pays que je t’indiquerai… »), sans savoir combien de temps durerait le voyage, sans savoir par où il faudrait passer, où on pourrait faire étape, Abraham a vraiment été le premier croyant, le « père des croyants » comme on dit toujours à la suite de saint Paul (Rom 4).
Quand on part en voyage en connaissant la destination, la durée du voyage, le chemin et les étapes, ce n’est pas de la foi, c’est du tourisme.
Or la foi, ce n’est pas un voyage d’agrément. C’est une aventure.
C’est à cette aventure que Jésus invite ses disciples.
Jésus a dit à Thomas : « Tu crois parce que tu as vu. Heureux ceux qui croient sans avoir vu (Jn 20, 24). »
Nous ne voyons pas Jésus, nous ne l’avons jamais vu (moi, du moins…), ni dans son humanité ni a fortiori dans sa gloire. Mais nous sommes de ceux qui croient.
Car il nous reste l’essentiel : sa parole. Elle a traversé la mort. Nous pouvons l’écouter, la laisser résonner dans notre cœur. Elle est la présence même de Jésus.
J’ai évoqué Jean de la Croix. C’est le moment, pour terminer, d’écouter une de ses pages les plus célèbres. Elle figure dans la Montée du Carmel (Subida, L. II, ch. 22, § 5). Elle n’est pas réservée aux mystiques, c’est une page pour tout le monde :
Celui qui voudrait maintenant interroger Dieu ou qui demanderait soit une vision, soit une révélation, non seulement commettrait une absurdité, mais ferait injure à Dieu, parce qu’il cesserait de fixer les yeux sur le Christ et voudrait quelque chose d’autre et de nouveau. Dieu pourrait répondre : « Puisque je t’ai dit toutes choses dans ma Parole, qui est mon Fils, il ne me reste plus rien à te répondre ni à te révéler. Fixe les yeux sur lui seul, car j’ai tout renfermé en lui : en lui j’ai tout dit et tout révélé. Tu trouveras en lui au-delà de ce que tu peux désirer et demander. Tu demandes une parole, une révélation, une vision partielle : si tu attaches les yeux sur lui, tu trouveras tout en lui. Il est toute ma parole, toute ma réponse, il est toute vision et toute révélation. Je vous ai tout répondu, tout dit et tout manifesté, tout révélé en vous le donnant pour frère, pour compagnon, pour maître, pour héritage et pour récompense […] À présent m’interroger encore, me demander une parole et une révélation, c’est en quelque façon me demander d’envoyer à nouveau le Christ, c’est me demander d’ajouter quelque chose à la foi, comme s’il manquait quelque chose à la foi qui a été donnée dans le Christ. Ce serait faire une grave injure à mon Fils bien aimé, parce que ce ne serait pas seulement manquer à la foi en lui, ce serait en quelque sorte l’obliger à s’incarner de nouveau, à mener encore la vie qu’il a menée, à mourir de la mort qu’il a subie. Encore une fois, il n’y a plus lieu pour toi de souhaiter ni visions, ni révélations. Considère attentivement mon Fils et tu trouveras en lui, à l’état d’œuvre et de don, tout cela et beaucoup plus.
Dominique Salin
[1] Jn 7, 46, ce que rapportent les émissaires envoyés par les grands-prêtres.
PRIÈRE UNIVERSELLE-DIMANCHE 16 MARS 2ème Carême
(PDT) Père, tu es bon pour nous. Tu nous présentes ton Fils resplendissant de gloire. Nous mettons toute notre confiance en lui. Qu’il intercède spécialement pour le monde et pour l’Eglise.
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« La foi, ce n’est pas un voyage d’agrément, c’est une aventure »
Seigneur Jésus, nous te redisons notre désir de marcher avec toi, de t’’écouter, parfois dans la nuit, parfois sous le soleil. En ce temps de carême où nous sommes invités à nous réunir en petites fraternités, redonne- nous le goût de nous stimuler les uns les autres, dans la foi et l’espérance. Nous te prions Seigneur
Notre monde occidental, après des décennies de soleil, entre peu à peu dans une nuit où les étoiles se font plus rares, où les repères d’autrefois doivent absolument évoluer. Donne la force, l’intelligence et la sagesse à nos dirigeants, pour conduire nos sociétés avec détermination. Nous te prions Seigneur.
Comme dans beaucoup d’églises, un nouveau catéchumène se présente chaque semaine à Saint-Ignace. Dans la nuit, ces jeunes adultes ont perçu une étoile. Parfois, sans connaître Dieu, ils ont fait l’expérience d’une sorte de transfiguration. Que ces personnes sincères, très souvent édifiantes, persévèrent sur ce nouveau chemin et qu’elles donnent, peu à peu, un nouveau visage à notre Eglise. Nous te prions Seigneur.
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(PDT) Père, tu nous exauces toujours ; nous te faisons confiance sur la manière dont tu nous répondras. Sois béni en ton Fils Jésus, notre intercesseur, Dieu vivant pour les siècles des siècles