Homélie 13ème dimanche du Temps Ordinaire Année A

(Mt 10, 37-42)

Les textes de ce jour invitent à redécouvrir le sens et la nécessité de l’accueil et de l’hospitalité. L’hospitalité est cette expérience à la fois banale, surprenante et essentielle de la vie reçue par l’accueil de l’autre humain et de l’Autre divin. Pas de vie sans l’accueil fraternel, amical et familial, sans l’accueil de l’enfant, sans l’accueil du voyageur traversant des contrées arides, sans l’accueil de l’étranger privé de son lieu, sans l’accueil ou la visitation de la personne isolée qui n’arrive même plus à boire en temps de canicule.

Qu’y a-t-il donc de si ordinaire et de si profond dans l’accueil d’autrui et dans l’accueil de Dieu tels que Jésus en parle dans l’Évangile d’aujourd’hui : « Qui vous accueille m’accueille ; et qui m’accueille accueille Celui qui m’a envoyé. » (Mt 10, 40) ?

La première lecture nous fait découvrir la puissance de vie communiquée dans l’accueil du prophète Elisée, cet envoyé de Dieu chargé d’indiquer un chemin de vie dans les tourments de l’histoire.

Tout commence par l’accueil régulier d’un simple voyageur éprouvé par le chemin sous la grande chaleur, comme sait le faire encore la tradition orientale malgré toutes les méfiances des guerres. Le voyageur s’arrête et il repart puis il revient et il repart. Après quelques brefs séjours, il éveille la curiosité : il semble porter quelque chose de singulier en lui ; il porte plus grand que lui ; il manifeste plus grand que lui. Et la femme curieuse et intuitive le pressent et peut-être mène l’enquête… Elle découvre le secret et dit alors à son mari : « Écoute, je sais que celui qui s’arrête toujours chez nous est un saint homme de Dieu. Faisons-lui une petite chambre sur la terrasse. ». Elle ne demande rien pour elle et son mari. L’accueil n’est pas intéressé mais le fait de s’intéresser à l’autre permet de découvrir sa profondeur et sa richesse. L’hospitalité est le lieu de la révélation du mystère de l’autre. La Sunamite a ouvert au prophète l’espace de son attention et de sa demeure ; elle va désormais lui faire une place qui demeure, lui donner d’avoir un chez soi chez autrui. L’accueil s’intéresse à l’autre et à tous ses besoins et à la quête de son désir : l’eau, la nourriture, le lit et la table, et sans doute la joie de la conversation.

Cet accueil éveille chez le prophète Elisée la reconnaissance et la générosité du don. Rien n’est demandé mais le don de l’accueil appelle le don en retour. Que peut donc donner un prophète sinon la vie qu’il reçoit de Dieu ? Le prophète Elisée demande alors : « Que peut-on faire pour cette femme ? ». Comme toujours dans la Bible, l’impossible est le lieu de la manifestation du Dieu de vie. Là où tout devrait s’arrêter, là où la mort devrait triompher, un chemin de vie est ouvert par un témoin de Dieu. Et c’est encore un message pour aujourd’hui dans les tourments de notre histoire. Comme pour Abraham et Sara âgés, l’enfantement, c’est-à-dire la vie nouvelle, semble impossible et pourtant il est donné. L’enfant donné signifie plus largement que l’accueil mutuel est le lieu de toutes les fécondités de la vie, le lieu de résistance à toutes les catastrophes annoncées. La fécondité de l’hospitalité divine est inséparable de l’hospitalité humaine.

L’Évangile s’inscrit dans cette longue tradition des récits bibliques. Dans cette tradition, les envoyés sont détenteurs d’une part de l’autorité et du pouvoir de celui qui envoie. Au début de l’envoi en mission qui précède le passage d’aujourd’hui, Jésus manifeste son autorité en donnant un critère de sélection : « Dans chaque ville ou village où vous entrerez, informez-vous pour savoir qui est digne de vous accueillir, et restez là jusqu’à votre départ. » (Mt 10, 11). Si les envoyés ne doivent initialement s’intéresser qu’à ceux qui en sont dignes pour être accueillis, les conditions de l’accueil vont s’élargir et la nouveauté évangélique va se manifester dans l’accueil de tous.

D’abord Jésus est plus grand qu’Élisée puisqu’il est Celui qui, au début de l’Évangile est qualifié « né de Marie par l’action de l’Esprit » et Celui qui, à la fin de l’Évangile, affirme son pouvoir divin : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre » (Mt 28, 18). Seul son lien intime avec le Père lui permet de dire « celui qui m’accueille c’est le Père qu’il accueille ».

Ensuite, puisqu’il est plus grand qu’Élisée, combien ne sera-t-il pas plus à l’écoute des attentes et des besoins de tous ceux qui l’accueillent, et même de ceux qui ne commencent pas par l’accueillir mais finissent par se laisser toucher par sa bonté ? Juste avant le chapitre d’envoi en mission, l’évangéliste Matthieu raconte en effet : « Voyant les foules, Jésus fut saisi de compassion envers elles parce qu’elles étaient désemparées et abattues comme des brebis sans berger. » (Mt 9, 36) La compassion de Jésus est plus que la volonté de faire le bien en reconnaissance de l’accueil comme l’a fait Élisée ; elle précède l’accueil ; elle va au-devant ; elle se met en quête ; elle cherche comment rejoindre tous ceux qui n’osent pas demander parce qu’ils s’estiment peu dignes, trop éloignés, trop petits, trop misérables, pas assez comme il faut pour avoir une récompense. Le don est au-delà de tout calcul de récompense.

Comment comprendre alors l’affirmation de Jésus : « Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète ; qui accueille un homme juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste. » La récompense est plutôt un don conditionné par la qualité du donateur. Chacun ne peut donner que ce qu’il a et ce qu’il est. Mais quand le donateur est Dieu lui-même qu’advient-il ? Nous sommes invités à continuer l’affirmation de Jésus : « Et ceux qui accueilleront le Fils de Dieu, recevront le don d’être fils ou de fille de Dieu, le don de l’intimité même du Père en eux ». L’évangéliste Jean le dit magnifiquement : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. » (Jn 14, 23) Heureux sommes-nous d’avoir une petite chambre au plus profond de nous où Dieu peut se sentir chez soi en nous !

Lorsque le donateur est infini c’est notre capacité de désir, de creusement intérieur et de disponibilité d’accueil qui proportionne ce don. Comme le formule Ignace de Loyola dans la contemplation pour obtenir l’amour : « Dieu se donne autant qu’il le peut », c’est-à-dire autant que nos propres limites le permettent. De façon analogue, Catherine de Sienne s’est entendu dire par le Christ : « Fais-toi capacité et je me ferai torrent ». L’intensité de notre soif de Dieu proportionne le courant de vie de sa réponse.

Que cette eucharistie creuse en nous le désir renouvelé d’accueil de l’intimité divine et le souci de manifester plus concrètement et plus largement l’hospitalité bienfaisante, vivifiante et rafraîchissante du Christ. A quels assoiffés de présence, d’attention et d’aides concrètes allons-nous donner à boire ?

  1. Bruno Saintôt sj