Jésus et la Samaritaine (Jn 4)
On peut décrire l’épisode en quelques phrases : Jésus fatigué s’arrête au bord d’un puits sur une terre hostile de Samarie ; il demande à boire à la femme qui vient puiser de l’eau. Dans le dialogue qui s’ensuit, c’est la vérité de Jésus comme Seigneur qui se révèle, c’est la vérité de la femme qui se reconnaît enfin, c’est le don de la foi, le don de la vie pour tous qui se proclame. Mais il faut aller plus loin : la rencontre d’hier se poursuit : elle devient notre rencontre aujourd’hui. Alors je voudrais la redire tout simplement à travers quelques mots.
Il faut se représenter la scène : tout se passe dans un lieu aride, dans la sécheresse hors de la ville qui est à quelque distance. Aridité du sol, aridité de l’heure, midi le moment le plus chaud. Aridité de l’histoire sur cette frontière entre Juifs et Samaritains où l’on se combat, croit-on au nom de Dieu. Et là, qui est cet homme, seul au bord d’un puits fameux dans l’histoire, qui est cette femme, plutôt méfiante, ne comprenant pas trop ce qui se passe ? Apparemment tout est fermé. Mais tout va s’ouvrir. L’initiative vient de Jésus. Il précède la femme au puits ; en réalité, il l’attend ; il demande ce qu’il faut demander à cette heure du jour : de l’eau à boire. Comme n’importe qui dans cette situation, il demande ce qu’il n’a pas, ce qu’il désire. Mais cette demande, si élémentaire pour le moment, va loin ; elle étonne, elle interroge, elle va au plus secret du cœur de cette femme. Et sans rien lui reprocher, sans violence, sans imprécation, sans condamnation mais au contraire dans la douceur de celui qui porte attention à la peine de l’autre, Jésus conduit cette femme à sa vérité. Et elle reconnaît. Elle reconnaît quoi ? Qu’elle n’a pas de mari ? Oh bien plus profondément : elle reconnaît qu’elle n’a pas su aimer. Elle comprend alors les impasses de sa vie. Elle ne sait pas bien où elle doit être, elle est divisée. Elle ne sait pas bien non plus s’il faut adorer Dieu ici ou là. On dit tellement de choses à propos de Dieu, on se combat à son sujet. Elle a construit sur du sable. Elle ne sait plus où elle en est. Mais Jésus lui dit : Le Messie, le Christ, « Je le suis, moi qui te parle. » Non plus le sable, mais le roc, le rocher, celui qui déjà sous le bâton de Moïse fit jaillir l’eau pour tout le peuple au Mont Horeb. « Je le suis », et je le suis pour toi, qui es là, toi qui es appelée à être qui tu es. Ce n’est plus de ce puits mais de moi que coule l’eau vive pour la vie éternelle, une vie toujours plus profonde, plus libre et plus aimante. Cette source, dit-il à la femme, cette source deviendra source de vie en toi, jaillissante. Elle sera le mouvement même de la foi. Notre foi n’est pas un dépôt qui se transmet par héritage, une eau morte ; elle est un torrent, une force qui entraîne d’autres forces. Maintenant, cette femme qui portait une jarre vide n’est plus la Samaritaine bien connue, allant il y a longtemps vers un certain puits à l’heure de midi, telle qu’une peinture pourrait la fixer pour toujours. Elle commence à vivre. La jarre ne sera plus jamais vide ; la jarre, ou plutôt elle-même est devenue source ; elle est témoin ; beaucoup croient son témoignage. Alors Jésus peut demeurer dans la ville ; il est accueilli et beaucoup d’autres maintenant vont croire en écoutant sa parole à lui.
Oui, cette rencontre nous parle de nous. Ne sommes-nous pas aujourd’hui cette femme de Samarie que Jésus attendait au puits de la vie éternelle ? Cet homme assis près du puits n’est-il pas celui qui connaît notre cœur ? Jésus dut vivre beaucoup de rencontres ; les évangiles nous en rapportent quelques-unes : celles dont il prit l’initiative, celles qui le surprirent et s’imposèrent à lui au coin des routes ou au partage d’un repas, parce que la peine d’un homme ou d’une femme était trop vive. Jamais il ne voulut laisser quelqu’un dans ses divisions, quelles qu’elles soient. Alors, au temps de la sécheresse, au temps où nous ne savons pas bien comment aimer, où nous nous lassons peut-être de louer et de supplier, reconnaissons ensemble, et maintenant, que Quelqu’un se tient au bord d’un puits, quelle que soit l’heure, aujourd’hui même. Il est la source d’eau vive : Jésus le Christ, « le Sauveur du monde ». Il nous attend.
8 mars 2026, Saint-Ignace
Henri Laux sj