7/8 février 2026, Église Saint Ignace
Nicolas: chère Anne-Marie, vous avez écrit récemment un livre sur Vassili Grossman. Vous êtes très attachée à cet écrivain russe né en 1905, à la fois juif, agnostique, qui s’est accommodé pendant des années du pouvoir soviétique avant d’ouvrir les yeux, après la guerre, et de devenir un dénonciateur résolu des crimes du stalinisme et du totalitarisme en général. Qu’a-t-il à nous apprendre ?
Anne-Marie P : De fait, qu’avons-nous à entendre, ce matin, dans cette église, alors que nous allons célébrer l’eucharistie du Christ ? Qu’avons-nous à entendre d’un écrivain du siècle dernier, russe, « soviétique » pour toute une partie de sa vie, juif, agnostique ? Qu’avons-nous à entendre de Vassili Grossman – puisque c’est de lui qu’il s’agit – qui puisse éclairer notre temps présent passablement ténébreux, et nous aider à percevoir l’appel que nous recevons de la parole Dieu qui nous désigne à nous-mêmes aujourd’hui comme « lumière du monde » et « sel de la terre ».
À vrai dire, il y a diverses raisons de lire Grossman aujourd’hui. Mais ce qui nous légitime à l’entendre ce matin est – de façon singulière et finalement très bouleversante – ce fait : nous recevons de cette voix non chrétienne, de cette voix du dehors, l’attestation qui est au cœur de la foi, une attestation inaccessible à la plupart de nos contemporains, et que nous-mêmes accueillons parfois difficilement : à savoir que le mal, la violence, la cruauté, où les hommes peuvent exceller, tout cela n’est pas la vérité de l’histoire. L’humanité a le pouvoir de résister à l’inhumanité, nous dit obstinément Vassili Grossman. L’amour – pour employer un grand mot – édifie notre monde bien plus sûrement que le mal ne le détruit.
C’est ainsi que Grossman nous dit que notre histoire « n’est pas le combat du bien cherchant à vaincre le mal, mais celle du mal cherchant à écraser la minuscule graine d’humanité », qui, elle, ne pourra pas être vaincue. … Petite graine résistante, à toute épreuve, même quand elle est écrasée !
Autrement dit cette voix nous soustrait au chantage du mal, qui est si puissant dans la conjoncture actuelle.
Ce faisant, cette voix nous ramène de façon étonnante au cœur du mystère pascal… que nous confessons, auquel nous croyons. Mais y croyons-nous jusqu’au bout ? Face aux divers effondrements de l’actualité ? Ou quand nous sommes simplement, dans nos vies quotidiennes, affrontés à l’épreuve, au mal, sous toutes ses formes, petites ou grandes ?
Grossman nous aide à résister au découragement/ au scepticisme. Et il le fait en maître crédible. Sa parole n’est pas un optimisme facile, superficiel. Car il parle à partir de l’expérience du pire, qu’il a connue en direct : la terreur stalinienne, l’épouvante du nazisme. Il a côtoyé les abîmes du mal, de la cruauté humaine. Et pourtant il ne rend pas les armes. Il ne capitule pas devant le mal.
- Nicolas R. : Mais où donc puise-t-il la force de sa résistance ? Il parle de « petite bonté « ?
Anne-Marie P. : Justement, il nous livre le secret de cette résistance : c’est la réalité de ce qu’il appelle la « petite bonté ». Le mot peut paraître mièvre. Mais il s’agit de toute autre chose que d’une mièvrerie. Cette « petite bonté » est l’arme décisive contre le mal, elle est le bien dans sa version concrète, quotidienne, modeste, mais rigoureusement incarnée. Je le cite : « … c’est la bonté d’une vieille qui, sur le bord de la route, donne un morceau de pain à un bagnard qui passe, c’est la bonté d’un soldat qui tend sa gourde à un ennemi blessé, la bonté de la jeunesse qui a pitié de la vieillesse, la bonté d’un paysan qui cache dans sa grange un vieillard juif ».
J’ajouterai à ces exemples un petit épisode pris sur le vif en Ukraine, au moment de l’invasion. Nous sommes dans un village qui vient d’être investi par les troupes de l’agresseur. Une villageoise croise un jeune soldat russe déboussolé : il a perdu son téléphone. Il ne peut plus joindre sa mère. La femme l’écoute, puis elle lui tend son portable. Avec ce geste, cette femme rompt le cercle infernal de la haine. Oserais-je dire ? Ce geste est une victoire sur l’ennemi.
Finalement la petite bonté, ce sont tous ces gestes qu’évoque la scène du jugement final en Mt 25, qui montre des hommes se portant au secours des autres en détresse (prisonniers, gens qui ont faim, qui sont malades, abandonnés). Au passage, avec la lecture d’Isaïe 58, nous notons que ce sont déjà les gestes qui qualifient pour appartenir à Dieu (défaire les chaînes injustes, libérer les opprimés, etc.). Tous ces gestes, qui importent à Dieu bien plus que nos jeûnes et nos sacrifices, explique le même texte d’Isaïe.
Voilà où nous reconduit Vassili Grossman : il nous invite à accommoder sur cette réalité de l’humanité qui voit et entend l’autre qui a besoin de secours. Une présence d’humanité, qui existe bel et bien en tout temps, qui se vit tout autour de nous. Et qui fait reculer les ténèbres.
- Nicolas R.: ces petites bontés, ne seraient-elles pas comme des » lumières du monde ». Et nous-mêmes, ne serions-nous pas « lumière du monde », si nous arrivons à les voir autour de nous et à les vivre nous-mêmes ?
Anne-Marie P. : Oui, très certainement ! Sans christianiser Grossman – ce qui serait tout à fait malhonnête – nous percevons bien que ce dont il s’agit quand Grossman plaide obstinément pour la lumière contre les ténèbres, cela a quelque chose à voir avec le combat dont parle le Prologue de saint Jean : « Au commencement était le Verbe… en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes. Et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas saisie ».
Et la liturgie de ce jour nous rappelle que nous, qui cherchons à suivre le Christ, nous sommes appelés à servir la lumière, à rendre témoignage à la lumière, en étant nous-mêmes « lumière du monde, sel de la terre ». Ce sont là des mots puissants, intimidants, qu’il nous faut entendre correctement : ils ne sont pas faits pour que nous nous drapions dans une excellence, ou une supériorité, qui nous placerait au-dessus des autres hommes. Ces mots doivent nous orienter tout de suite vers le Christ, qui est la source de cette lumière, parce que lui, et lui seul, est en vérité la lumière du monde. « Je suis la lumière du monde, celui qui marche à ma suite ne marchera pas dans les ténèbres… » nous dit-il lui-même en saint Jean ; nous venons d’entendre cette parole et d’y faire écho par notre Alléluia ! C’est lui, et lui seul, qui a le secret de la victoire sur l’obscurité du mal. Cette victoire qui se gagne à travers les gestes de la petite bonté que des hommes et des femmes vivent silencieusement jusque dans les lieux les plus désespérés/ désespérants de notre monde.
- Nicolas R. : Il reste que ces petites bontés peuvent apparaître bien dérisoires, face aux puissances qui sont à l’œuvre dans notre monde. Un personnage de V.G. n’objecte-t-il pas que cette bonté est une affaire de vieilles femmes, qui voudraient éteindre l’incendie mondial avec seulement un verre d’eau ! Qu’en pensez-vous ?
Anne-Marie P. : Il est vrai qu’à vue humaine, on peut objecter à la confiance de Grossman. Elle repose sur une réalité très fragile, qui peut très souvent rester invisible. N’est-elle pas un leurre ? Car la « petite bonté » semble bien battue d’avance face aux conquérants, aux prédateurs, à tous ceux que les psaumes appellent « les méchants » ?
Mais là encore, considérons la mystérieuse convergence entre cette « petite bonté » et le mystère pascal. Être chrétien/ être du Christ, n’est-ce pas confesser que c’est l’amour crucifié de Jésus, fils de Dieu, qui sauve le monde ? Chrétien, nous osons affirmer que c’est la croix – un instrument de torture, qui exprime d’abord notre cruauté – c’est la croix où Jésus est pendu, réduit au silence, à l’impuissance de la mort – qui est l’instrument de la toute-puissance de Dieu, de sa victoire sur le mal.
Quelle inversion de nos représentations du salut, tel que nous l’imaginons, tel que nous demandons à Dieu de nous le donner ! Vertigineux paradoxe que cette impuissance toute-puissante. Mais c’est la foi des chrétiens, et c’est cette foi précisément qui les constitue en « lumière du monde ». Ils ont à être ceux qui témoignent que, en Jésus, les ténèbres sont déjà vaincues. Et qui, en suivant le Christ, manifestent ce que sont les vraies armes de sa victoire.
Voilà la formidable vérité que nous sommes invités à objecter à tout ce qui nous tire aujourd’hui du côté de la peur, du défaitisme et du nihilisme.
C’est la lumière de cette vérité dont nous avons à être les témoins, en nous laissant illuminer nous-mêmes par la vie reçue de notre baptême. Soyons dans la joie de recevoir cet appel. Et tenons-nous debout dans la confiance.
Anne-Marie Pelletier