Homélie du dimanche 30 mars 2025 – La manne cessa de tomber

Ce dimanche, nous relisons pour la nième fois la parabole de l’enfant prodigue. C’est la référence majeure quand on parle de pardon, y compris dans les textes officiels comme l’encyclique de Jean-Paul II « La miséricorde divine » (1980) après le synode sur la réconciliation.

Et pour éclairer le sujet, la liturgie nous propose un passage obscur du Deutéronome qui nous raconte comment l’exode se termine par l’entrée en terre promise et « la manne cessa de tomber ». Quel rapport avec notre parabole ?

C’est la fin de l’exode, pas d’un voyage, pas d’un trekking ou d’une expédition, mais d’une épreuve qui a été marquée par des chutes, dès le début avec la manne et l’eau, également dans la relation avec Dieu à travers le veau d’or.

Ne peut-on dire que c’est la fin de l’état d’enfance où celui-ci est nourri, habillé, logé… par ses parents de manière gratuite ? Il y a là un fort investissement de leur part, en vue d’un avenir possible : l’état adulte. Mais si les parents mettent dehors leur fils ou leur fille de 35 ans, un petit Tanguy, est-ce par égoïsme, ou pour que celui-ci ose « vivre sa vie », assume ses choix, fasse lui-même sa cuisine et son lit ?

Si la manne cesse de tomber, c’est que désormais les Israélites mangent le fruit de leur travail. L’enjeu est d’entrer dans le temps de l’action de grâce, ce que Dieu nous donne DE vivre, de faire, de porter, de supporter…

La véritable relation est celle des grands-parents aux parents, mieux que celle des parents à leurs enfants. C’est quand il n’y a plus de dépendance que la relation est juste, ajustée. Les partenaires ont chacun leur expérience qu’ils peuvent partager, mais sans obligation.

Que cela nous dit-il de la parabole de l’enfant prodigue ? D’abord que ce titre traditionnel est mal choisi. Le personnage principal n’est pas le prodigue, mais le père, nous disent les exégètes et les bibles depuis pas mal d’années. Dans ce cas, quand le père a-t-il offert le pardon ? Pas simplement quand il accueille le prodigue, mais, vu son attente, dès le départ de celui-ci. L’enjeu n’est plus alors de « demander pardon » mais d’accueillir un « pardon originel ».

Mais alors quel est le désir du père sur ses fils ? Est-ce d’avoir de bons fils, de bonshommes ou de bonnes femmes, de bonnes sœurs, des bons pères ? Dans trois semaines, nous allons commencer la veillée pascale en disant « heureuse faute » ! À quelles conditions la faute, le péché de l’enfant prodigue, peut-il être qualifié d’« heureuse faute » ?

C’est que la fête organisée par le père, le pardon offert généreusement, gratuitement, sans condition, n’est pas la fin de l’histoire, mais son commencement. Pour le prodigue, tout commence disons le lendemain de la fête. Quand il se réveille avec au doigt la bague offerte par son père. Ce n’est pas simplement une alliance, un bijou, un signe. C’est le sceau, celui qui sert à signer les lettres, les contrats… C’est la signature sur les biens du père. Il est complètement fou ce père de nous confier ainsi la terre avec son climat, ses guerres, ses famines… ! Ce n’est qu’en assumant jour après jour ses nouvelles responsabilités que le prodigue va devenir, petit à petit, fils. Jusqu’à pouvoir réellement accueillir l’héritage, non pas des biens, mais une manière de faire, une justice.

Les biblistes ont remarqué depuis longtemps que nous n’avons pas la réponse du fils ainé. Va-t-il entré ou non dans la salle du banquet ? dans la miséricorde du père ? Ou va-t-il cédé à ses fantasmes ? « Dégage ! », que je puisse récupérer l’héritage, en faire ce que je veux ?

Le pardon, comme l’entrée en terre promise, n’est jamais un retour en arrière, mais l’ouverture vers un avenir, un avenir à construire, une vie pour devenir un fils, une fille adulte, capable d’initiatives, de responsabilité, connaissant des réussites mais aussi des échecs, des refus devant l’obstacle. Le péché n’a pas le dernier mot, mais c’est le risque que Dieu prend pour que nous devenions des fils dans le Fils, de réels partenaires capables de dire Oui, parce que nous pouvons dire Non, et que Dieu respecte ce Non, quitte à être le premier à en souffrir et à attendre.

Bruno de GABORY